vendredi 16 mars 2012

La Femme Fatale, sombre éclat d'une enfant de la guerre


Gene Tierney

Les  Bad Girls et Femmes Fatales, j'en montrais quelques unes ici, ici,  et là encore.
Il y a notamment celles de Frank Miller, Red Sonja, ou celles du jeux vidéos, ou encore les couvertures de Vampirella, et d'autres que je n'ai pas mis en liens.

Mais à force de parler de Femme Fatale de la sorte, très fréquemment et de façon très directe, je me suis dit qu'une petite "mise à jour" était nécessaire, car ce qu'on appelle Femme Fatale, un terme qui revient très souvent dans les médias - même pour parler de Ségolène Royal (sic) - peut vouloir tout et ne rien dire. Celles de Frank Miller par exemple, sont inspirées des déesses de L'âge d'or d'Hollywood (dont on va parler), tandis de Red Sonja  n'est que le crossover d'un personnage qui a plu aux lecteurs. Ou encore celles issues du jeu vidéos, qui sont génératrices de fantasmes vidéo-ludiques, prenant en compte l'identification du joueur aux Héros pixelisés (et à sa, ou ses conquête(s) ).
 La Femme Fatale, tout au long du XXième siècle mais particulièrement dans sa seconde moitié, est donc apparue très souvent et sous des formes différentes, tantôt vénéneuse créature au passé mystérieux, tantôt  tête brûlée fun et décomplexée, tantôt vengeresse idéaliste.

Voici donc, certes un peu synthétisé, un regard jeté sur l'origine de la Femme Fatale qui permettra, je l'espères, une vision plus juste, plus humaine et plus respectueuse de ce splendide et fascinant personnage.


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- Theda, Clara, Louise et les autres (petit résumé) -

John Schuyler, riche diplomate, est un époux et un père de famille dévoué. Il est envoyé en Angleterre afin d'effectuer une mission diplomatique sans sa femme et sa fille. Sur le bateau il rencontre le « Vampire », une femme séduisant les hommes et les abandonnant après avoir ruiné leur existence...
(Synopsis de "A fool there was" ("Embrasse moi idiot") de Frank Powell).

Nous sommes alors en 1915, et Hollywood vient de créer la première mouture
de celle qui deviendra 26 ans plus tard la Femme Fatale.

Theda Bara (dont c'est l'un des rares films encore existant), incarne donc le "Vampire", un mélange de cruauté et d’érotisme choquant, dérangeant car libéré, ce qui lui vaudra, cumulé a tout ses nombreux autres rôles de prédatrice, le doux surnom de "Vamp" (diminutif de Vampire), un mot qui entrera dans le langage commun pour désigner une mangeuse d'homme, mais qui lui collera malheureusement à la peau durant toute sa carrière.
Considérée comme le premier Sex-Symbol du cinéma (ainsi que, c'est amusant, premier archétype gothique) elle enflamme l'homme par son regard fascinant, et provoque sa chute par son insatiable appétit d'ambition et de sexe.


Le personnage de la Vamp prédatrice est relayé dans les années 20 par les "It Girls", charmantes jeunes filles particulièrement sexy dont la coupe souvent à la garçonne ("flappers") s'inspire de celle de Louise Brooks. Elles font la une de magazines, accompagnées d'étalages de scandales plus ou moins inventés dans le seul but de vendre (en 2012, la recette marche toujours). Clara Bow, connue pour ses moeurs très libres et sa capacité à collectionner les hommes, était la It girl par excellence (le nom It Girl  a d'ailleurs été créé pour elle).

Clara Bow

Theda Bara, Clara Bow, ainsi que, quelques années plus tard, Louise Brooks, via le grand succès du film Allemand "La Boite de Pandore" de Georg Pabst, participent fortement au développement de la future Femme Fatale telle qu'on la connait aujourd'hui.


Loulou, l'héroïne du film de Pabst, fait tourner la tête aux hommes, même d'âges mûrs, ne vivant que pour l'amour et le plaisir, et ne s'encombrant d'aucun préjugé, pas même celui, pour la première fois au cinéma, de l'homosexualité féminine.
Mais l'Amérique, sans grand étonnement, crie au scandale et en a déjà marre de ces femmes. Elles sont bien trop gorgées d'érotisme pour être moralement tolérées, et ce comportement inacceptable (parce qu'assumé) se doit d'être puni, car il faut que le spectateur puisse faire la différence entre Bien et Mal.
La fascinante Loulou, pourtant personnage principal du film, meurt donc à la fin du film, poignardée par Jack l'éventreur himself, comme si MÊME ce dernier, pourtant immonde, ne pouvait tolérer lui non plus tant de sensualité affirmée.




Loulou boit, Loulou drague, Loulou objet des grasses convoitises, Loulou aime une femme, ce qui ne plaît guère à l'une de ses conquêtes masculine bien plus âgée qu'elle (qui, dans la version censurée devient du coup...son oncle). 

La Femme Fatale s'affine de plus en plus. Bien qu'elle soit un puissant fantasme masculin, son désir de liberté, de vivre sa vie comme elle l'entend ne doit surtout pas être un exemple à suivre et, comme Loulou, sont triste destin sera souvent la mort, présenté comme le résultat juste et logique qu’entraîne une vie immorale vécue allègrement à l'ombre du péché.

L'année suivante, Louise Brooks apparaît dans deux autres films  : "Journal d'une fille perdue", encore de Pabst et "Prix de beauté"de Augusto Genina. Les deux sont à nouveau censurés sans pitié, car il affichent une vision des moeurs trop libre, ainsi qu'une critique de la société bien trop dérangeante pour l'époque. Avec ces trois films, cumulés à sa volonté de ne pas entrer dans le moule hollywoodien et au fait qu'elle n'ai aucun problème à poser nue, la carrière de Louise Brooks est tout simplement ruinée.


Theda, Clara et Louise, les "Hell's Belles" du l'ère du Muet, après avoir enflammé les écrans et généré des milliers de dollars subissent le même sort : lassitude, mépris et bannissement de la part de ceux qui les ont crées et exploitées.
Bien qu'elles aient toutes été des actrices parmi les plus chères payées, au top des médias et en tête des succès, les trois se retirent, écoeurées, désillusionnées, brisées.

Parallèlement en France dans les années 30, est ce jusqu'à la seconde guerre, apparaît le mélodrame noir français. Le protagoniste masculin (souvent Jean Gabin) vient d'un milieu modeste voire ouvrier et le personnage féminin préfigure la Femme Fatale Américaine : il est dangereux de la côtoyer, ses fréquentations "de la rue" sont fort peu recommandables, son passé est souvent sombre, et elle est un objet de désir souvent synonyme de danger même si, dans le fond, elle est digne d'amour.
Autre lien à l’hexagone, l’appellation Femme Fatale se prononce "à la française" presque partout dans le monde.


De leurs côtés, la Suédoise Greta Garbo et l'Allemande Marlène Dietrich  emmènent aussi quelques éléments clefs qui façonneront en partie la Femme Fatale des USA : mystère, ténèbres, classe et glamour, ainsi qu'une utilisation très érotique de la cigarette, du sourcil, ou de l'imperceptible sourire narquois.


La Femme Fatale Américaine s'avère donc être un étrange mélange aux multiples origines.
En grande partie inspirée du cinéma Allemand, elle trouvent ses racines en France et dans les froides contrées de l'Europe de l'Est.



 - 2 - 
- Le jour où la Terre s'arrêta 
(et l'Histoire s'en mêla) -



39-45 frappe le monde, et s'ils étaient restés jusque-là distants (mais vigilants), les USA vivent plutôt mal l'incroyable et imposante attaque-surprise aérienne sur Pearl Harbor.
Le lendemain matin même du raid Japonais, le 8 Décembre 1941, sous les ordres du Président Roosevelt, les Etats-Unis d'Amérique entrent officiellement en guerre.



La Femme Fatale est étroitement liée aux effets de la seconde guerre mondiale : pendant que les hommes étaient occupés à guerroyer, de nombreuses femmes obtinrent des postes à responsabilités, ce qui accrut leur émancipation et désorienta la société Américaine. Les épouses dévouées et silencieuses laissées quelques temps plus tôt laissèrent place à des femmes qui, par la force des choses, apprirent sans aucun mal à se débrouiller seules durant plusieurs années.
La donne a donc clairement changée et par extension, la représentation de la femme au cinéma aussi.

Mais dès que la déclaration d'entrée en guerre de Roosevelt fut prononcée, les pontes du cinéma,  évidemment, anticipèrent cette prévisible et terrifiante révolution sociale (je soupçonne d'ailleurs fortement des directives du gouvernement, ce qui ne serait guère étonnant).
Ainsi, avec la volonté sournoise d'associer le désordre et le crime à la probable libéralisation des mœurs et aux nouvelles aspirations des femmes que ce changement impliquerait, Hollywood - symbole d'une Amérique pourtant puritaine - crée l'évolution de la Vamp de 1915 et offre au monde l'un des ses plus beaux enfants, en donnant naissance à l'impériale, splendide et tragique Femme Fatale.

Misogynie Américaine poussée à l'extrême, cette femme manifestant un désir d'indépendance et d'émancipation par rapport aux hommes est présentée ainsi, affublée d'un adjectif synonyme de "meurtrière". La Femme libre devient une femme-araignée, veuve noire maléfique et perverse tentatrice.
Sa fonction première est de détruire les hommes et tout les moyens sont bons pour y arriver.
Les USA, dans tout ce qu'ils ont de contradictoires, remettent au gout du jour l'immoralité intolérable des trois Vamps, après les avoir brisées tant d'années auparavant, et, contradiction ultime, propose à des fins machistes un exemple parfait de Femme émancipée, sans penser que l'essence de ce personnage, sa nature même, représente ce que les femmes désirent justement atteindre !

La belle Jane Greer a bien raison de rire


- 3 -
- Cet obscur objet du désir -

Voici la définition simple et claire que Wikipédia donne de Femme Fatale :
Une femme fatale est un personnage type qui utilise le pouvoir de la sexualité pour piéger le héros malchanceux. La femme fatale est généralement décrite comme une femme sexuellement insatiable.
Elle séduit, sans se « donner », et est souvent caractérisée physiquement comme une femme très féminine et moralement comme une femme séductrice. Dans certaines situations, elle use du mensonge et de la contrainte plus que du charme.
Elle peut aussi être (ou prétendre d'être) une victime, aux prises avec une situation à laquelle elle ne peut échapper. Son arme de prédilection est souvent le poison, qui sert aussi de métaphore pour ses charmes.
Bien que typiquement dans le camp du mal, les femmes fatales ont aussi incarné des antihéroïnes dans certaines histoires, ou se repentent pour devenir des héroïnes à la fin du récit. Dans la vie sociale, la femme fatale torture son amant dans une relation déséquilibrée, en ne formulant jamais la confirmation de ses sentiments. Elle le pousse tellement à bout qu'il devient incapable de prendre des décisions rationnelles. 

Bref, une garce.
C'est ainsi qu'elle doit être perçue par le public. Ce qui, en toute logique, ne sera pas forcément le cas.
Par ailleurs, vous l'avez compris donc, on ne peut (et ne doit) pas faire confiance à la Femme Fatale. Manipulatrice, dirigiste, elle joue souvent un double jeu, elle est vénale, orgueilleuse, stratégiquement lunatique, cruelle, irresponsable, quelquefois schizophrène.

Sauf qu'en réalité - et personnellement, cela me semble indiscutable - la Femme Fatale est une Femme brisée.

A partir de là, cet évident désespoir qu'elle a en elle change complètement les choses : sa supposée immoralité, cruauté, ou méchanceté n'est en fait que la seule et unique façon avérée efficace qu'elle a trouvé pour (sur)vivre tant bien que mal dans ce monde (le cinéma) qui, même s'il lui a donné vie, la condamne, la méprise et la juge pour ce qu'elle tend à être, à savoir une Femme libre - d'esprit et de corps. Car personne ne naît méchant, ou cruel, ou immoral. On le devient.
Nous revenons alors en 1915, 1921 et 1929, et les fantômes des Hell's Belles du muet - Theda, Clara et Louise, glorifiées puis bannies sans pitié - sont toujours bien présents. Oui, j’extrapole (encore que) en mélangeant de la sorte réalité et fiction, mais telle est ma perception de la Femme Fatale : une créature mise au monde dans le seul but d'être rejetée par la majorité, une orpheline perdue trouvant ses racines dans la peur des hommes et les désastres d'une guerre. Une émanation du monstre de Frankenstein, créature-patchwork faite à partir de cadavres, par ce docteur fou ivre de puissance, de pouvoir.
Cette volonté de fer à briser mentalement les hommes m’apparaît alors comme une sorte de vengeance diaboliquement élaborée envers des géniteurs (les producteurs, ou les hommes plus globalement) qui ne la reconnaissent pas.
Car en grattant un peu, on peut constater que la femme fatale, digne fille des producteurs, reflète on ne peut mieux la personnalité de ces derniers, ceux-là même qui imposent les moeurs, les modes et la morale au monde : perfidie, calcul, glamour meurtrier, cruauté et ambition, dans un but principalement lucratif.

A l'instar de la créature qui veut s'affranchir de son créateur en le détruisant, la Femme Fatale, sortie de force des entrailles d'un monde en plein conflit, créée de toutes pièces afin d'être mal-aimée, cherche à se venger en détruisant les hommes, car elle n'a rien demandé et ne mérite pas tant de haine ou de mépris.
Mais je m'égare, donc revenons à nos moutons.

Plus que l'opposée, elle est le négatif, l'inversion, l'anti-épouse typiquement Américaine, femme "comme il faut", que le cinéma US avait largement eu le temps de définir : dévouée, fidèle, obéissante, très bonne cuisinière. Et ce contraste, cette confrontation de femmes avant/après guerre, va quelquefois même jusqu'à la couleur des cheveux, imposant à gros sabots au spectateur, là encore, de bien faire la distinction entre ce qui est moralement acceptable ou pas. De discerner la bonne épouse de la mauvaise.
( De plus, la Femme Fatale blonde est d'emblée plus fourbe car contrairement à la Brune (le brun étant lié au sang-chaud, au caractère sombre, violent, indomptable), sa fatalité n'est pas discernable via sa couleur de cheveux. )

Entre ces deux femmes, laquelle choisiriez vous comme épouse ?

Sauf qu'à mes yeux, qu'il s'agit de la même femme, sous deux angles différents.
La comparaison de l'épouse Américaine "comme il faut" (parfaite car éteinte), et la Femme Fatale "intolérable" (émancipée car autonome), relève plus d'une énumération méthodiques d'éléments antinomiques que d'une simple présentation de deux types de femmes, la sympa et la garce. Il apparait soudain presque comme évident que la Femme Fatale n'est en fait que l'épouse parfaite"qui en a marre".
Quand l'une ne touche pas au tabac, l'autre fume - Quand l'une cuisine, l'autre se fait inviter au restaurant - Quand l'une est fidèle, l'autre est "coureuse" - Quand l'une est aimante, l'autre est méprisante - Quand l'une à une famille, l'autre n'en a pas (et n'en veut pas) - Quand l'une est prude, l'autre drague - Quand l'une est naïve, l'autre est méfiante - Quand l'une s'habille souvent de couleurs claires, l'autre s'habille presque toujours de noir - Quand l'une se maquille comme si elle allait au boulot, l'autre se maquille comme si elle allait en soirée....etc....


A la manière Mr Hyde (To Hide = se terrer, se cacher, se déguiser), la Femme Fatale est la représentation du raz-le-bol de la mémère Américaine, son côté obscur, son inconscient refoulé, son rêve inavouable de libertés (car alors coupable), mais en passe d'être réalisé.
Notons au passage que c'est l'Amérique, friande de ce genre de personnages bicéphales, qui a crée des Héros comme Batman, Spiderman, l'Homme invisible, Hulk, Ghost Rider, Darth Vader, Superman, ou encore, les négatifs incarnés Spy Vs Spy !
Tout une galerie de personnages possédant à chaque fois deux facettes bien distinctes.

 
Clark Kent/Superman - Spy VS Spy - Anakin Vader -


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Si elle existait déjà 26 ans avant sous forme de "croquis", c'est donc par le cinéma Américain des décennies 40 et 50 que le fascinant personnage de la Femme Fatale est mystifiée, devenant un archétype mondial et entrant illico dans la conscience collective, notamment grâce à la prestance et la sensualité monolithique ô combien attractive des actrices suivantes (entres autre bien sûr), les deux premières étant en tête de l’incarnation absolue de la Femme Fatale
(ça y est, je peux enfin placer une galerie!) :


Lauren Bacall - Rita Hayworth


Hedy Lamarr - Kim Novak - La magnifiquement moderne Jane Greer

 
 Joan Benett - Veronika Lake - Lana Turner

Barbara Stanwick - Bette Davis - Ann Sheridan 

L'étrange Linda Darnell - Jane Russell - Ramsay Ames 

Hedy Lamarr, à nouveau.

Ava Gardner - session photo pour le film The Killers de Robert Siodmak.


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- Série B et Double-Feature - 

Durant la première moitié du 20ème siècle, existait aux USA le Double Programme (Double-Feature) : pour le prix d'un ticket, on pouvait voir 2 films. Le premier, dit "Film A", proposait une oeuvre dans les normes : Casting de stars, budget colossal, énormes décors, bonne morale... Un "vrai" film quoi. Mais le second proposait un film dit "Film B", à l’origine de l’expression "film de série B ".

La Série B n'est pas un "genre" comme beaucoup le pensent, mais désigne simplement un film tourné avec un maigre budget, qui ne bénéficie pas de campagne de pub ou de star reconnues. Elle offre cependant aux réalisateurs une plus grande liberté de création, car elle n'est pas financée par les Grands Studios (MGM, Fox, Warner etc..), et ne subit donc pas les contraintes et la logistique draconiennes qu'impliquent les grosses productions Hollywoodiennes.
Aussi, des acteurs comme Jack Nicholson ou John Wayne ont été connus en débutant par la Série B.

Bien trop subversif, le personnage de la Femme Fatale ne peut pas apparaître sur les écrans "tout public" du cinéma. A la même époque, Walt Disney cartonne, et il est impensable de mélanger torchons et serviettes au détour d'une séance.
Elle est donc exclusivement développée via la Série B, après le "vrai" film, dans un sous-genre du film policier qu'on appelle le Film Noir - un terme, là encore, Français, crée en écho à la "Série Noire", la célèbre collection de romans policiers dirigée par Marcel Duhamel, qui traduisait et publiait un grand nombre d'oeuvres d'écrivains américains de polar, tel James Hadley Chase ou Dashiell Hammet, pour ne citer qu'eux.




Le Film Noir connaîtra ses heures de gloire de 1941, avec Le Faucon Maltais, de John Huston, à 1958 avec La Soif du Mal de Orson welles, considéré comme le dernier Film Noir.
Soit 17 ans, ce qui représente quand même très peu de temps pour créer toute un pan du du 7ème Art, qui deviendra très rapidement indissociable et synonyme du Cinéma Américain (avec le Western).
Mais en matière de synthèse, les Américains sont vraiment fortiches, il faut le reconnaître.
Le Film Noir raconte en général l'histoire de types au bout du rouleau, et acculés dans des situations inextricables, étant alors forcés de prendre des décisions désespérées (et souvent...fatales, justement) pour mettre un terme à leurs désarrois.
Le stéréotype du personnage de Film Noir est un détective privé de seconde classe (un être humain de série B, quoi) blasé par la vie, amer, cynique, et roulé sans scrupules dans la farine par ses commanditaires via une affaire dont certaines infos lui sont d'emblée cachées. Durant ses enquêtes, il tombe en général dans les filets d'une Femme Fatale, qui va à son tour abuser de lui, le manipulant pour X raisons, mais principalemen par appétit d'argent et/ou de pouvoir.

Visuellement, le film noir est très reconnaissable :  éclairages expressionnistes hyper contrastés (Fritz Lang, pour fuir la montée du nazisme, a immigré aux USA), paysages souvent urbains, silhouette en imperméable et chapeau mou, trottoir humide du matin qui va se lever, beaucoup de scènes nocturnes, la ville devient étouffante et provoque souvent la claustrophobie du héro.
Des procédés comme la voix off, le flash-back, ou la vue subjective (caméra a la place du protagoniste. Dans sa tête.) sont souvent utilisés, et si aujourd'hui ils sont rabâchés, ils étaient inhabituels à l'époque.

Fin des années 50, la télévision arrive et concurrence le cinéma.
La suppression progressive du concept de doubles-programmes, pour ne laisser qu'un film de "Série A", entraîne inéluctablement la mort du Film Noir, et, dans la foulée celle de la Femme Fatale, indissociable de ce dernier.

Mais le Film Noir a une telle personnalité qu'il a survécu à tout ça, et représente toujours aujourd'hui une référence esthétique incontournable en matière de...presque tout. Ambiance, musique, narration, personnages, héroïnes, garde-robes, dialogues....


Une galerie valant mieux qu'un long discours, voici quelques photogrammes de Films Noirs (et, l'un impliquant l'autre, de Femmes Fatales) :






Jane Greer et Bob Mitchum dans Out of the Past (La griffe du passé) de Jacques Tourneur - 1947.
Si j'aime beaucoup Bérénice Béjo, c'est car en plus d'être une super actrice, elle me rappelle la si belle Jane Greer. D'ou les nombreuses photos...



The Killers (Les Tueurs) - Robert Siodmak - 1946



Le Grand Sommeil - Howard Hawks - 1946


Le regard de la Femme Fatale dans toute sa splendeur...
Le Facteur sonne toujours deux fois - Tay Garnett - 1946


Le chanceux (ou pas) Sterling Hayden, aux côtés de Jean Hagen et Marilyn Monroe dans son premier "vrai" rôle. 
The Asphalt Jungle (Quand la ville dort) - John Huston - 1950
Troublante ressemblance avec cette très belle photo, 8 ans après, de Vertigo de Hitchcock. Du coups, en y réfléchissant, Vertigo correspond parfaitement à la description du Film Noir .


The Big Combo - Joseph Lewis - 1955


Double Indemnity (Assurance sur la mort) - Billy Wilder - 1944

Incroyable photo promotionnelle de Blue Dahlia - Georges Marshall- 1946 (écrit par Raymond Chandler)

Détour - Edgar Ulmer - 1945




 Guncrazy (Deadly is the Female) (Le démon des Armes) - Joseph Lewis - 1950

La rue de la Mort - Anthony Mann - 1950 




Marie Windsor, de bras en bras.
L'ultime Razzia - Stanley Kubrick - 1956


Le Port de la Drogue - Samuel Fuller - 1952


Un bon exemple de l'influence visuelle de l'expressionnisme Allemand. On croirait être devant M le Maudit.
Le troisième Homme - Carol Reed - 1949

La Soif du Mal - Orson Welles - 1958


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 - Vous connaissez la suite -

La libération des moeurs des années 60 puis la révolution des seventies redéfinissent la société.
Le sexe n'est plus tabou, les femmes peuvent enfin proclamer haut et fort leur indépendance, la libre jouissance de leur corps, ainsi que leur égalité face à l'homme.
La Femme Fatale telle qu'on la vue n'a désormais plus de raison d'être.

Bien que cristallisée à grande échelle par l'âge d'or du cinéma US (lui aussi disparu à la toute fin des années 50), son personnage n'en reste pas moins le reflet de la société dans laquelle il vit.
Toujours "adaptée" à son époque, la Femme Fatale est donc en constante évolution, et sa forme, a priori, importe peu.

On peut alors rétrospectivement dire que Cléopâtre, Mata-Hari, la Biblique Lilith, la coupeuse de tête Judith, les Sirènes tentant Ulysse, aussi bien que Sharon Stone dans Basic Instinct, la Red Sonja de Conan, Musidora dans "Les Vampires"  de Louis Feuillade, Vampirella, Carmen de Prosper Mérimée, Nana de Emile Zola, ou encore Isa des Passagers du Vent de Bourgeon, sont toute des Femmes Fatales.


John Waterhouse - Ulysse et les Sirènes

Alexandre Cabanel - Cléopâtre testant du poison



Isa, héroïne des Passagers du Vent, une bande-dessinée de Bourgeon

Cependant, la Femme Fatale d'aujourd'hui se retrouve surtout dans la mode, qui s'en abreuve fréquemment, tartinant allègrement les magazines de copiés-collés à gros sabots, censés être des hommages. Elle est avant tout devenue visuelle et référentielle, ses atouts ne se résumant en fait qu'a une plastique superbe, doublée d'une sexualité ostentatoire vide de frisson, quelquefois associée à un côté SM soft ridicule. Elle n'est devenue qu'un amas de clichés sur les "femmes d'avant", de stéréotypes, de soi-disant classe "à la manière de", prisonnière d'une photo hyper léchée, retouchée à outrance sur Photoshop.





Mais ne soyons pas pessimistes et regardons plutôt une chouette galerie de stars se prêtant au jeu de la Néo-Femme Fatale (qui s'est entretemps mise à fumer comme un pompier):

Cindy Crawford - Nicole Kidman - Pink

Amy Addams - Uma Thurman - Traci Lord


Christina Ricci - Evan Rachel Wood - Gwen Stefani

Jennifer Tilly - Jodie Foster - Karen Mulder

Lady Gaga - Lily Allen - Maria carlo Boscono

Nadja Auermann - Robin Tunney - Rihanna



Amber Head - Lana Del Rey - Elena Cucci


Jessica Biel - Selma Blair - Katty Perry

Angelina Jolie

Puis Eva Green,  qui, quand même, se place plutôt là en terme de Femme-Fatalisme



Quant aux références actuelles cinéma/bd et autres, inutile de les citer tant elles sont nombreuses, passant du véritable amour à du pompage pur et simple (Sin City, Sucker Punch, Blue Velvet, Dark City, Matrix, The Spirit, Tarantino, Tank Girl, Heavy Metal Fakk2, BarbWireL.A NOIRE, etc etc), mais la Femme Fatale, au fil des années, s'est principalement transformée en une botteuse de cul masculin, certes amusante, attachante, décomplexée et toujours très sexy, mais ne possédant définitivement plus cette aura ténébreuse, cette sensualité du non-dits, cette délicate élégance bouillonnante d'érotisme, cette prestance désespérée, cette âme brisée que le courage, l'endurance et la hargne d'exister ont rendue si noble.

Tant de mystères qui firent la beauté et la complexité fascinante de la Femme Fatale d'autrefois, orpheline perdue des lendemains de guerre, une enfant de l'Histoire créée par la peur des hommes de voir les femmes devenir libres.

Il ne faut alors pas oublier que si cette révolution des moeurs a finalement été possible, c'est en majeure partie uniquement grâce à elle.  Elle a, en avançant la tête haute sous les crachats et les injures, changé la face du monde, faisant évoluer les mentalités en proposant une alternative à la position de la femme (et donc de l'homme aussi) dans la société américaine et, par extension, la société mondiale.

Est-ce un hasard si l'Empire-Hollywood dit de "l'Age d'Or" (années 30-50) a disparu très peu de temps après sa dernière Femme Fatale? Je l'ignore...
Mais cette beauté tragique mise aux monde par la souffrance dans le seul but d'être méprisée, a finalement réussi son ultime manipulation, la plus puissante : devenir une libératrice - soit l'exacte contraire de ce qu'on attendait d'elle - en faisant un impérial pied-de-nez à ses ingrats créateurs.

A Hell of a Woman ?....










2 commentaires:

  1. Excellent dossier richement illustré. Je conseillerais, en complément, le livre de Mario Praz "La Chair, la Mort et le Diable" qui remonte aux sources du mythe dans la littérature du XIXème siècle.

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